Une nouvelle inédite de François Barcelo « Dernier soir sur un pont »

Publié le par la redaction nrp

C’est pour toutes ces raisons-là que je suis sur le pont. Devant la plus belle aurore boréale que j’aie jamais vue. Quatre rideaux, on dirait, maintenant. Trois blancs et un autre un peu vert, qui bougent tout doucement, comme si Maman les écartait pour regarder par la fenêtre du ciel et voir s’il y a quelqu’un sur le pont.
Je respire encore un coup dans mon sac. Je n’ai jamais été aussi bien qu’en ce moment. Je pense que je vais passer toute la nuit là si personne ne vient me chercher. Je n’aurai qu’à aller sur le rivage quand le train va passer à dix heures et après je reviendrai m’asseoir à la même place, même si les aurores boréales sont finies. Des fois, elles s’arrêtent de bonne heure, mais presque tout le temps elles continuent toute la nuit.
Tiens, c’est drôle. On dirait que le pont tremblote. Je regarde la montre de Joseph. Elle a un bouton pour quand on veut voir l’heure la nuit. J’appuie dessus. Il est huit heures et cinq. Les aurores boréales ont commencé plus tôt que d’habitude, ce soir, parce qu’en octobre les jours raccourcissent toujours plus vite que je m’y attendais.
Ça ne peut pas être le train. Il est souvent en retard, mais il n’est jamais en avance. C’est peut-être un tremblement de terre. Pas un gros, même s’il augmente encore un peu. J’ouvre mon sac. Je remets le nez dedans. Je respire à fond. Ça pue, mais ça fait du bien, et puis maintenant je trouve que ça ne pue pas autant qu’au commencement.
Oui, c’est un tremblement de terre. On en a eu un, une fois. J’étais trop petit pour m’en rappeler, mais Joseph m’a tout raconté, souvent. Il avait mon âge, dans ce temps-là. On était dans la tente. La lanterne s’est mise à faire du bruit toute seule même si elle n’était pas allumée. Tout le monde s’est réveillé. Les ustensiles aussi se sont mis à faire de la musique tout seuls. Maman avait peur. Moi, Joseph dit que je me suis mis à pleurer. Papa a pris sa carabine parce qu’il ne savait pas ce que c’était. Ça tremblait de plus en plus fort. Papa est allé voir dehors. Il n’y avait rien. Pas un ours, pas un train, rien du tout. Puis ça a arrêté. Le lendemain, les Blancs du village ont dit à Papa que c’était un tremblement de terre. La radio l’avait dit.
Je ne m’en souviens pas, mais je pense que ça a dû faire comme maintenant. Sauf que maintenant, ça n’a pas encore cessé.
Ça ressemble un peu à la manière dont le pont tremble quand il y a un train qui approche. J’ai presque envie de regarder derrière moi.
Mais j’aime mieux prendre encore une grande respiration dans mon sac.
Je ne veux pas quitter des yeux les aurores boréales, même pas une seconde. Parce que ce soir, c’est mon dernier soir.

© François Barcelo

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