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Quand la bande-dessinée réinvestit l’histoire contemporaine

Publié le par La rédaction NRP

Antony Soron, Maître de conférences HDR, Sorbonne Université

Depuis le premier album d’Hergé, Tintin au pays des soviets, dont on va fêter cette année le quatre-vingt dixième anniversaire de la prépublication dans la revue « Le Petit Vingtième » (1929), l’histoire contemporaine a constitué une source féconde d’inspiration pour les auteurs de bande dessinée. Plusieurs albums récents viennent confirmer cet intérêt du neuvième art pour des faits que l’historiographie est parvenue à exhumer.

La fiction au plus près de la réalité historique
La rencontre entre BD et histoire contemporaine est manifeste dans le dernier album des aventures de Blake et Mortimer, La Vallée des immortels. L’aventure scientifique et archéologique qui sert de trame narrative s’inscrit en effet sur fond de rivalité entre Tchang Kaï-Chek et l’opposition communiste en Chine. Néanmoins, les péripéties auxquelles sont mêlés les deux héros laissent la réalité historique en arrière-plan. À l’inverse, l’entreprise d’Émile Bravo dans Spirou, Le Journal d’un ingénu, qui revient aux origines du fameux héros à la houppe rousse, s’applique à maintenir la vraisemblance d’une histoire débutant à « Bruxelles, été 1939 ». Le lecteur découvre Spirou comme un tout jeune homme, orphelin, élevé par des religieux, destiné à devenir groom dans un grand hôtel de capitale belge : le Moustic Hôtel. Or, dans le cadre de la genèse du personnage, Spirou apparaît bien comme un ingénu, complètement inconscient de la tragédie mondiale qui se prépare. Émile Bravo élimine le côté loufoque de la série popularisée par Franquin : pas de Zorglub, mégalomane excentrique, pas de Comte de Champignac non moins baroque. Comme un jeune de l’époque, Spirou prend conscience de ce qui se trame à l’échelle mondiale réalisant progressivement la gravité des tractations à l’œuvre dans le propre hôtel où il officie. Et tout le paradoxe de l’aventure réside dans le fait que c’est une soubrette, apparemment innocente, qui va lui révéler ce qu’il n’avait jamais présagé jusqu’alors : « Alors, il va y avoir la guerre dans ton pays ? » (Pologne) / « Mmmh… À moins d’un miracle, mais je ne suis pas croyante » (40).
La carte de l’expansion nazie, en pleine page (46) ainsi que la représentation tragique (68) du bombardement de la Pologne avec le bandeau, « Honorant leur alliance, la France et la Grande-Bretagne entrèrent en guerre contre l’Allemagne » soulignent combien l’auteur a voulu placer ses personnages, Spirou et son acolyte Fantasio, au cœur de l’histoire en marche. La suite de leurs aventures, intitulée L’Espoir malgré tout, débutant en janvier 1940, poursuit naturellement l’exploration de cette guerre éclair qui aboutira à unconflit mondialisé.

Le goût de l’histoire
Les auteurs de bande dessinée ont progressivement assuré leur légitimité en investissant des « territoires » présumés inaccessibles par les contempteurs du neuvième art. Même si le parallèle peut sembler osé, la démarche de certains d’entre eux peut être apparentée à celle des écrivains réalistes du milieu du dix-neuvième siècle qui ont voulu faire du roman un genre « sérieux ». Non pas évidemment qu’Émile Bravo ait voulu se prendre au sérieux cependant, la capacité de la bande dessinée à scénariser, à imager et à mettre en mot l’histoire a permis de valider l’idée d’un art véritablement créatif et réflexif et non pas seulement illustratif et distrayant.
De ce point de vue, il semble justifié de mettre en perspective la singularité de l’entreprise de Tardi, de La Der des ders à C’était la guerre des tranchées, et même si l’auteur se refuse à ce que l’on apparente stricto sensu à un historien, son rapport aux faits historiques devient de plus en plus serré.
À ce titre les trois volumes consacrés à son père, « prisonnier au Stalag », rendent possible une approche singulière de tout ce qu’a pu vivre un homme simple non seulement en temps de guerre mais aussi durant l’après-guerre. Du point de vue textuel proprement dit, le troisième tome publié tout récemment se révèle d’une grande richesse informative comme si Tardi avait souhaité tout dire sur cette « fin » de deuxième guerre mondiale, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne s’est pas faite en seul un jour de « débarquement » héroïque. L’auteur n’utilise pas son art graphique afin de donner une vision panoramique de l’histoire mais un plan plus serré. Il ne livre pas une l’histoire illustrée dans ses grandes phases mais l’histoire qui désintègre les hommes, qui les broie. Certaines cases ont d’ailleurs quelque chose des peintures de guerre de l’artiste allemand, Otto Dix (1891-1969) tandis que le propos reste à la fois précis et cinglant, évitant de fait une lecture de la Seconde Guerre mondiale totalement manichéenne, comme en témoigne une bulle du tome 3 (39) : « En Italie, après la prise de Monte Cassino, la Wehrmacht plie bagage. C’était au mois de mai de l’année dernière. Les soldats du Corps expéditionnaire français se déchaînent. Femmes, hommes, enfants de 8 à 86 ans sont violés ! Le nombre des victimes varie de 2000 à 60000 (selon les sources) !! »
La bande dessinée, qui introduit ici le regard d’un enfant qui cherche à comprendre le drame vécu par son père, permet de réactualiser en images des aspects de l’histoire contemporaine restés à tort à la marge. Néanmoins, elle ne le fait pas avec une intention polémique mais avec sérieux et conviction comme en témoigne à titre exemplaire dans le tome III de Stalag, un dossier en postface matérialisant le caractère méticuleux de la recherche de Tardi contenant une bibliographie conséquente.

L’Histoire et l’histoire familiale
L’investissement d’une période spécifique de l’histoire contemporaine peut être lié, comme c’est le cas pour Tardi, au fait que des parents proches en aient été les protagonistes : le grand-père de l’auteur ayant été mis à l’épreuve surréaliste de la guerre des tranchées : « C’était donc lui qui avait vécu tout ça… J’avais peine à y croire. Il avait été blessé plusieurs fois et aussi gazé. Mais la question qui me tarabustait était de savoir s’il avait tué des Boches ? » (Stalag III, 127). Le voyage de Marcel Grob mérite également une attention particulière. En effet, l’auteur, le journaliste radio Philippe Collin, a entrepris de réhabiliter une figure familiale honnie, alors qu’il était un jeune homme, celle de son grand-oncle : Alsacien enrôlé contre son gré à la SS et par là même impliqué dans des massacres de civils comme celui du 25 septembre 1944 dans la région italienne de Marzabotto. Structuré selon deux plans narratifs complémentaires, l’interrogatoire de Marcel Grob, alors âgé, par un juge chargé de l’instruction des crimes de guerre, et le récit de l’aventure terrifiante vécue par le jeune alsacien. L’enjeu de cette bande-dessinée se révèle par conséquent non pas unique mais triple. Il s’agit certes d’informer sur la réalité des « malgré-nous », soit l’incorporation dans la SS à partir de novembre 1942 et tout au long de l’occupation allemande de 100 000 Alsaciens et 30 000 Lorrains, nés entre 1909 et 1926 (dossier historique intégré à la BD, page 182). Mais l’intention est aussi de faire réfléchir sur la notion même de désobéissance, qui dans le cas des « malgré-nous », était quasi impossible. Enfin, l’idée consiste à montrer des hommes comme Ils étaient, en cherchant à s’abstraire d’une opinion strictement à charge, comme fut celle du magistrat à l’égard de son grand-oncle. D’où le fait que le dessinateur reste très focalisé sur les visages des personnages : comme si celui des lecteurs pouvaient se refléter dans le leur.
À la différence de l’album de Tardi, plus truculent et baroque, malgré les sujets dramatiques qu’il met en scène, Le Voyage de Marcel Grob reste concentré sur le parcours du « malgré-nous » en adoptant une esthétique percutante. L’utilisation de la couleur sépia combinée à un surlignage marqué des traits des visages pour traduire l’intensité émotionnelle des personnages, contribue à asseoir la valeur testimoniale de l’ouvrage, que l’on peut apparenter à un roman graphique, à mille lieux des comics d’antan.
La BD se révèle par conséquent un formidable medium pour aborder les angles morts de l’histoire contemporaine, ou si l’on préfère ses zones d’ombre. Stalag III comme Le Voyage de Marcel Grob, pris en tant qu’exemples dans notre propos, offrent au lecteur la possibilité d’un questionnement durable. Le poids des mots et la morsure des images ne tendent pas prioritairement vers le spectaculaire. En effet, il s’agit d’œuvres à lire, relire, qui nécessitent des fixations du regard mais aussi des retours en arrière. On est loin des illustrés vite lus et des comics échappatoires au réel. La BD pose son regard sur le monde d’hier, récusant au même titre que le cinquième art derrière lequel la critique l’a longtemps reléguée, l’amnésie collective des petits faits vrais qui ont fait la grande Histoire en même temps qu’ils ont défait les hommes.

BIBLIOGRAPHIE

• Thierry Groensteen, La Bande-dessinée, une littérature graphique, Milan, coll. LesEssentiels, 2005
• Hergé, Tintin au pays des soviets, Casterman, réed.2017.
• Yves Sente (auteur), Peter van Dongen illustrateur), La Vallée des immortels, Blake et Mortimer, 2018.
• Philippe Collin (auteur) et Sebastien Goethals (dessinateur), Le Voyage de Marcel Grob, Futuropolis, 2018.
• Daeninckx (auteur), Tardi (dessinateur), La Der des Ders, 1997.
• Tardi, C’était la guerre des tranchées,Casterman, nouvelle édition, 2014. Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, 2018.
• Émile Bravo, Spirou, Le Journal d’un ingénu, Dupuis, réed. 2018. Spirou, L’Espoir malgré tout, Dupuis, 2018.

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La passion des histoires : Le Monde comme il va de Voltaire

Publié le par La rédaction NRP

Pour aborder <i>Le Monde comme il va</i> de Voltaire, voici le début du dossier écrit par Dominique Barbéris:

Nabokov demandait à ses étudiantes d’aimer d’abord les histoires. Dans les cours de littérature que j’ai suivis, ce postulat devait rester tacite, attaché à un reste de naïveté – celle de l’enfant –, signe d’une attente de distraction un peu simpliste, peut-être même d’une méconnaissance de l’art le plus exigeant. Pourtant, nous avons besoin des histoires, elles restent le ressort le plus puissant du roman ; c’est à travers les récits et les fables que nous nous comprenons, nous sentons révélés à nous-mêmes, nous sublimons, et trouvons à combler dans « la poésie des événements » notre attente rêveuse devant le monde.

À propos de Nabokov

D’abord cette anecdote à propos de Nabokov : il enseignait la littérature dans le collège d’une université  américaine et avait pour habitude, au début de l’année, de demander à ses étudiantes (exclusivement des jeunes filles) pourquoi elles avaient choisi son cours. On imagine naturellement les étudiantes cherchant la réponse la plus intelligente, la plus stimulante, en un mot la plus « universitaire », mais le romancier s’avoua comblé par la réponse la plus « naïve » – et peut-être la plus honnête – qu’il obtint un jour : « parce que j’aime les histoires ». Je ne suis pas sûre que la formule aurait autant de succès auprès de nos universitaires. Elle ferait suspecter la naïveté, l’amateurisme, pire : le  « bovarysme ». Emma Bovary, elle aussi aime les histoires. Et on en rit.

N’importe. Je me sens du côté d’Emma, non du côté de ceux qui se moquent d’elle. Moi aussi, j’ai commencé à lire, – et continué à lire, surtout parce que j’aimais les histoires, « les beaux contes d’amour et de mort ». Malheureusement, je n’ai pas suivi les cours de Nabokov. Je le regrette, car j’ai dû dissimuler ce penchant au cours de mes études, ce qui est tout de même un paradoxe. Je crois que c’est précisément ce paradoxe que Nabokov veut souligner. J’ai toujours également dissimulé le petit faible que j’avais pour les « histoires » d’amour. Tournant le dos à mes faiblesses, remontant ma « pente », comme Gide, je me suis scolairement attachée aux ennuyeuses (et desséchantes) questions de technique narrative : « Qui voit ? », « Qui parle ? ». J’ai appris à lire et à apprécier les romans pour autre chose que leur histoire : le style, les enjeux esthétiques ; j’ai vénéré l’hypothèse du « livre sur rien », du livre sans la moindre histoire qui se tiendrait devant nous, opaque et ambigu, dense comme la vie, peut-être illisible. Loin de moi, d’ailleurs, l’idée de critiquer cette hypothèse. Elle me hante. Je mets Flaubert au sommet de mon Panthéon personnel. Mais l’anecdote de Nabokov touche en moi un point sensible. Elle me libère (c’est donc que j’ai été contrainte) ; elle autorise l’aveu d’un plaisir un peu clandestin. Notre goût des histoires doit rester tacite, s’il n’est pas suspect. Il y a des raisons à cela, – et bien compréhensibles. C’est vrai que le mot « histoire » a des relents enfantins. C’est celui de l’enfant qui réclame un conte. Il ne fait pas partie des instruments de la critique. Il est trop flou. Le dictionnaire propose comme définition : « récit d’actions, d’événements réels ou imaginaires », puis aligne une suite de synonymes : fable, conte, mensonges, aventure. C’est vague ; autant dire qu’on ne sait pas trop ce qu’on saisit.

Lire la suite du dossier dans le numéro NRP collège de mars 2017.

Cliquer sur l’image pour découvrir un extrait de la séquence 3e  « La critique implicite dans Le monde comme il va de Voltaire ».

Séquence 3e : la critique implicite dans "Le Monde comme il va" de Voltaire

 

 

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