Une nouvelle inédite de François Barcelo « Dernier soir sur un pont »

Publié le par la redaction nrp

Je ne sais pas si je vais aimer ça, la désintoxication. Je ne pense pas. Je pense que je n’aimerais pas ça même s’ils la faisaient chez nous, comme Papa leur a demandé, mais ils ont dit que ce n’est pas possible à cause de la loi.
Papa m’a demandé pourquoi je n’arrêtais pas. Ce serait moins compliqué et je pourrais rester avec la famille.
J’ai essayé de lui expliquer que c’est parce qu’il y a des soirs comme ce soir, avec les aurores boréales qui flottent dans le ciel et le vent qui souffle tout doucement au-dessus de la rivière, un vent quasiment pas froid mais un petit peu froid quand même comme tous les soirs d’octobre. Dans ce temps-là, je me sens tellement bien que je ne peux pas m’arrêter. Il y a des soirs comme ce soir qui seraient bien moins bien si je n’avais pas l’essence dans mon sac. Et des jours tristes aussi que je trouve bien moins tristes avec mon sac.
Mes frères, Joseph surtout, voulaient prendre les carabines et tirer sur les agents quand ils vont venir me chercher. Papa n’a pas voulu. Il leur a demandé de jurer qu’ils ne feront pas ça.
Je sais ça parce que mes frères et mon père, je lis sur leurs lèvres tout ce qu’ils disent. La télévision, je ne suis pas capable. Les agents non plus, quand ils viennent parler à Papa. Ce n’est pas grave, parce que Joseph me raconte ce qu’ils ont dit quand ils sont partis. Mais quand c’est moi qui vais être parti avec eux, je n’aurai plus personne pour me dire ce qu’ils disent. Ce n’est pas grave, ça non plus, parce que je n’ai pas envie de le savoir.
Joseph, c’est le plus grand de mes frères.
Tout à l’heure, après le souper, Papa a pris le canot avec le moteur pour aller pêcher. Il ne va jamais pêcher le soir. Mais ce soir il en avait envie parce que la pêche va être finie bientôt.
Joseph m’a dit : « C’est ton dernier soir. Veux-tu aller voir les aurores boréales une dernière fois sur le pont ? » J’ai dit oui avec ma tête. J’ai apporté mon sac. Il m’a fait asseoir au milieu du pont, face au Nord, avec les pieds entre les traverses.
Il a enlevé sa montre, il l’a mise à la bonne heure et il me l’a donnée. Pas pour toujours, je pense, même s’il ne l’a pas dit. Mais peut-être qu’il trouve qu’en désintoxication j’aurai plus que lui besoin de voir si le temps passe vite ou lentement. Il a attaché le bracelet à mon poignet et il a dit : « Comme ça, tu te feras pas frapper par le train de dix heures. »
Le train, c’est celui qui va passer me prendre demain matin, avec les agents. Ce soir, il ne me prend pas, parce qu’il faut qu’il aille jusqu’au bout des rails, à l’Ouest. Les agents sont dedans. Ils vont dormir au bout de la voie ferrée, parce qu’il y a un hôtel, et ils vont revenir demain par le même train qui retourne à la grande ville.
Quand Maman a été malade, Papa voulait que le train la prenne et aille la porter à l’hôpital tout de suite. Ils n’ont pas voulu parce qu’il y avait des malades qui rentraient chez eux et ça n’aurait pas été juste. Quand le train est revenu du bout des rails, le lendemain, Maman était morte. Ils ont arrêté quand même parce qu’ils ne le savaient pas. Papa leur a dit que Maman allait mieux et il l’a enterrée dans la forêt.
L’autre jour, mes frères voulaient acheter de la dynamite pour faire sauter le pont, mais Papa n’a pas voulu, ça non plus. Il a dit que ça ne changerait rien, parce qu’ils enverraient d’autres agents me chercher. Et ces agents-là seraient encore plus fâchés que les agents d’avant. Mes frères iraient en prison, Papa aussi et je ne serais pas plus avancé parce que je ne pourrais pas rester tout seul. Ils m’enverraient à l’hôpital de toute façon.

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