Une nouvelle inédite de François Barcelo « Dernier soir sur un pont »

Publié le par la redaction nrp

Je me sens bien. Pas seulement parce qu’il y a plein d’aurores boréales dans le ciel. Pas seulement parce que je respire de l’essence dans mon sac.
Je me sens bien parce que c’est mon dernier soir ici. Et j’aime autant en profiter au lieu de me mettre à pleurer comme Joseph a fait quand il est venu me reconduire sur le pont. En partant, il a fait semblant qu’il souriait mais je voyais bien qu’il pleurait des vraies larmes.
Ce qui le fait pleurer, c’est que demain les agents du gouvernement vont venir me chercher. Ils vont m’amener à l’hôpital, loin d’ici, dans la grande ville. Pour la désintoxication, qu’ils appellent ça.
Papa ne voulait pas. Il a dit que ça va me tuer. Et si ça ne me tue pas, il a dit que ça va tuer ce que je suis et ça c’est encore pire.
Mais les agents ont dit que, si je continue comme ça, je vais mourir de toute façon à force de respirer les vapeurs d’essence.
Moi, je ne pense pas, parce que ça fait des années que je fais ça et je ne suis pas du tout mort. Je pense comme Papa. Je pense comme mes frères, qui pensent comme Papa, eux aussi. Ils pensent tous que je ferais mieux de rester, même si on ne peut pas les empêcher de m’emmener.
Mes frères ne prennent pas d’essence, eux. Maman ne les a jamais laissé faire. Papa non plus, quand Maman est morte. Moi, parce que je suis sourd et que je n’allais pas à l’école, il n’a pas été capable de m’empêcher. Sans Maman, Papa ne pouvait pas me surveiller tout le temps.
Quand il s’en est aperçu, il était trop tard. Il a essayé de cacher l’essence, mais j’ai appris à siphonner les réservoirs du canot, de la motoneige et de la génératrice. C’est facile : je prends un tuyau en caoutchouc, j’aspire de toutes mes forces mais pas trop longtemps et l’essence pisse toute seule dans mon sac de plastique. Papa ne peut quand même pas priver tout le monde de télévision juste pour moi. À la maison, mes frères comprennent presque tout ce que disent les Blancs parce qu’ils vont à l’école. Quand on est sous la tente comme maintenant, ils ne comprennent rien à cause de la génératrice, mais ils ont les images, c’est mieux que rien. Moi, ça me dérange encore moins. Je n’entends pas la génératrice, mais je n’entends pas la télévision non plus, qu’on soit à la maison ou dans la tente.
Une fois, l’été d’avant le dernier, on a vu des enfants avec des sacs d’essence aux nouvelles de la télévision. On n’entendait rien, mais on voyait bien qu’ils riaient parce qu’ils étaient de bonne humeur chaque fois qu’ils sortaient le nez de leur sac. Moi, j’ai ri aussi. Pas les autres.
Bientôt, quand il va commencer à neiger pour de bon, on va retourner à la maison. Ce n’est pas tellement loin. On y va en canot avec le moteur, comme on est venus. Papa fait trois voyages la même journée pour rapporter la tente et toutes nos affaires.
Il n’y a que moi qui ne vais pas retourner à la maison, parce que demain ils viennent me chercher. Papa va marcher avec moi jusqu’au chemin de fer. Le train va s’arrêter juste une minute. C’est tout arrangé comme ça. Papa va me faire monter. Il est obligé. Sinon, ils vont descendre du train et courir après moi pour me mettre à l’hôpital.
Alors, même si Papa ne veut pas et mes frères non plus, ils sont bien obligés de me laisser partir.

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