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(Re)faire de la grammaire une discipline scolaire

Entretien avec Véronique Marchais
propos recueillis par Claire Beilin-Bourgeois.

Alors que réforme après réforme – à l’exception peut-être de la dernière réforme du lycée –, l’étude de la langue perd davantage de terrain, Véronique Marchais défend inlassablement l’idée qu’un enseignement régulier et raisonné de la grammaire reste la matrice de tous les autres apprentissages. Elle est l’auteure du Labo de grammaire, une méthode bimédia pour le collège.

 

Pourquoi un tel attachement à l’enseignement de la grammaire ?

De nombreux professeurs le constatent : beaucoup d’élèves, quelle que soit leur intelligence, sont en difficulté à l’écrit, qu’il s’agisse de lire et de comprendre un texte ou de rédiger quelques phrases. La syntaxe approximative, l’orthographe souvent défaillante, l’absence de verbe ou de ponctuation peuvent rendre leurs écrits illisibles. Ce qui leur fait défaut, c’est une conscience de la langue, et la capacité à mettre en œuvre ces règles. En d’autres termes, la grammaire. Il faut dire que son enseignement a été, ces dernières décennies, ravagé, au point que les élèves n’assimilent plus rien.

Que voulez-vous dire par « un enseignement ravagé » ?

Un des maux infligés à la grammaire a été l’injonction faite aux professeurs de travailler en séquences. En inféodant l’ordre des leçons à celui des textes plutôt qu’à la logique de la langue, on a ruiné toute progressivité dans l’étude des notions. On voit communément des professeurs commencer l’année par les compléments circonstanciels ou les expansions du nom, au seul motif que leur chapitre – le roman d’aventures, le récit fantastique… – s’y prête bien. En outre, la séquence, en cloisonnant telle notion à l’intérieur de tel chapitre, n’assure pas assez le réinvestissement de cette notion qui est, à moyen terme, oubliée. Si la conscience de ces écueils a conduit le législateur à rappeler récemment l’importance d’une progression grammaticale cohérente1, trop d’enseignants se laissent encore séduire par l’aspect joli d’une séquence où tout semble lié, sans se soucier de l’efficacité pédagogique d’une telle démarche.

Que pensez-vous de l’approche par manipulations qui s’est imposée en grammaire ?

C’est prendre les élèves pour des imbéciles. Parce que nous croyons les élèves incapables d’abstraction, nous croyons judicieux, plutôt que d’expliquer les notions, de faire faire des manipulations. Les élèves sont censés utiliser des critères de déplacement et suppression pour déterminer la fonction des groupes syntaxiques. Mais ces critères de distribution sont souvent inopérants, tant l’ordre des mots en français est régi par des règles complexes. Dans « À son fils cadet, le meunier ne laissa que son chat », il est impossible de déduire que « à son fils cadet » est COI, puisque, contrairement à tout ce que l’on affirme sur les « compléments essentiels », ce groupe est déplaçable et supprimable. On pourrait multiplier les exemples. De plus, ces manipulations ne permettent pas, comme l’appropriation de concepts, la création d’automatismes, si nécessaires à l’écrit. Qui peut écrire en pensant perpétuellement à changer chaque mot par un autre pour en vérifier l’orthographe ? L’intelligence de la langue n’est pas réductible à une série de « trucs ». Elle se construit patiemment à travers l’étude de concepts qui permettent de prendre conscience de ce que l’on écrit et de le bien faire.

Quel enseignement de la grammaire préconisez-vous ?

L’étude de la grammaire réclame, pour réussir, une approche méthodique, et la mémorisation des notions au fur et à mesure qu’elles sont abordées. En grammaire, la répétition est la mère de l’apprentissage, et les notions, lorsqu’elles sont bien distribuées, s’éclairent progressivement les unes aux autres. Ainsi, la notion de complément d’objet permet de mieux cerner celle de sujet et de poser les bases de la phrase verbale, celle d’attribut permet de revenir sur le complément d’objet pour mieux s’en distinguer. Une progression est par essence « spiralaire », c’est-à-dire qu’avec l’introduction de nouvelles notions, elle affine en permanence la compréhension des notions déjà étudiées. Dans notre méthode2, la diversité des exercices proposés dans chaque leçon permet de faire le tour des concepts, d’aborder les difficultés orthographiques afférentes, et de mettre en œuvre le point étudié dans la compréhension et dans la rédaction.

Votre méthode, justement, inclut un volet numérique important : quelle est sa place ?

Le numérique est un outil qui ne réalise aucun miracle, et ne se substitue pas aux exercices écrits menés sur un cahier. Mais il permet une répétition optimale, à la base de toute mémorisation et de la création d’automatismes. Il présente aussi une attractivité intéressante à l’heure où exiger des élèves un travail personnel semble parfois relever de la gageure. La plateforme TDLab est l’aboutissement d’une décennie de réflexion sur l’enseignement de la grammaire et met en œuvre tous les principes développés par l’équipe : méthode, progressivité, clarté des explications, richesse et variété des exercices, travail de la mémoire et des automatismes. Nous avons développé ce travail parce que nous restons convaincues, comme les Grecs anciens, que l’acquisition de la grammaire est le prérequis à toute maîtrise de l’écrit et de la pensée.

 

1.Note de service du 25 avril 2018 publiée dans le BO spécial N°3 du 26 avril 2018.

2.Le Labo de grammaire, méthode bimédia composée d’un cahier et de la plateforme TDLab,6e et 5e, Nathan. Les niveaux 4e et 3e paraîtront en septembre 2021.

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Publié le par La rédaction NRP

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