Maupassant plus angoissant que « Hunger Games » ? Réagissez sur le forum de la NRP

Publié le par la redaction nrp

La littérature fantastique donnée à lire en 4e angoisserait-elle les élèves les plus sensibles ? Laure Meyer-Cousin, dans la revue NRP Collège de septembre, témoigne de son expérience de pédopsychiatre et interroge ces lectures imposées qui précipitent par fois des troubles. Édith Wolf et Franck Evrard, enseignants, ont réagi  à cet article.

Franck Evrard, enseignant en collège, Massy

L’article de Laure Meyer-Cousin a le mérite d’abord de rappeler comment les textes littéraires sont susceptibles de générer de la violence et ensuite, d’inviter les enseignants à rester vigilants par rapport au choix des textes tant les effets de lecture dans une classe composée d’élèves singuliers sont difficiles à maîtriser. En revanche, même nuancé, le point de vue dénature complètement ce que sont la littérature et l’activité de lecture. Aux antipodes d’une communication transparente, transitive et utilitaire, la littérature privilégie l’accès à la complexité du monde et de l’être humain en prenant en compte la dimension esthétique. Parce qu’elle se confond avec une expérience de la différence à travers l’étrange et l’étranger, parce qu’elle joue sur le doute dans nos représentations du réel, la littérature fantastique offre aux élèves de quatorze ans une chance d’ouverture sur l’altérité. Il serait regrettable de lui substituer des pré-textes aseptisés, du guide du mieux-vivre à l’historiette manichéenne de l’heroic fantasy. Le danger d’une approche trop psychologisante est de se focaliser sur ce qui dans l’acte de lire confère au texte un caractère pathologique ou déviant. L’enjeu pour les enseignants est de permettre aux élèves de devenir des acteurs de leur lecture, des acteurs capables de construire du sens entre participation, c’est-à-dire abandon à l’illusion référentielle, aux émotions, aux fantasmes, d’une part, et distance instaurée par rapport au texte, mise en veille de la subjectivité, de l’autre. Si le principe de précaution s’impose par rapport à « une potentialité traumatique » du texte lu, il me paraît caricatural de présupposer un sujet lecteur forcément fragile, a priori instable, qui risque d’être envahi et dévoré par des livres eux-mêmes prescrits par des adultes nihilistes, masochistes ou pervers.

Sur le plan même du contenu « angoissant » de la littérature fantastique, je ne suis pas convaincu de la dangerosité des œuvres de Maupassant ou de Poe. Libération cathartique des pulsions et angoisses, possibilité de verbaliser ses fantasmes et ses peurs, plaisir à se mouvoir dans un monde échappant à la rationalité et la normalité : il ne faut pas avoir peur de parler de la violence contre soi et l’autre. L’enjeu pour l’éducation est de substituer à cette violence fondamentale de l’enfant, évoquée par Jean Bergeret, un élan créateur et dynamique, de convertir la pulsion destructrice en une pulsion conquérante, source de plaisir, celui de voir, entendre et comprendre. En revanche, impensée, non fantasmée, la violence peut conduire à de terribles passages à l’acte comme à Columbine. En effet, l’erreur tragique est de ne pas lire dans la violence un acte, comme l’a dit Jacques Lacan, dont la parole doit être délivrée.

Pour finir, l’inquiétante étrangeté tiendrait plutôt aux yeux des enseignants dans ce retour paradoxal en raison du déclin du livre, mais hélas!, de plus en plus fréquent, « de l’horrible danger de la lecture ». En effet, le droit de regard revendiqué par certains parents sur des textes jugés nocifs menace de faire régresser la transmission de la culture en conduisant à l’occultation (l’autorisation de fermer le livre) ou l’évitement (le choix à la carte) de l’œuvre littéraire.

Publié le par la redaction nrp

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