Les Papesses en Avignon : mythes et mythologies personnelles

Publié le par La rédaction NRP

Par Gaëlle Bebin

Une araignée de Louise Bourgeois exposée dans le Palais des papes © Gaëlle Bebin

Une araignée de Louise Bourgeois exposée dans le Palais des Papes © Gaëlle Bebin

Cinq artistes sont exposées à Avignon par la Collection Lambert jusqu’au 11 novembre 2013 : Camille Claudel, Louise Bourgeois, Kiki Smith (Américaine née en 1954), Jana Sterbak (Canadienne née en 1955) et Berlinde De Bruyckere (Belge née en 1964). Le titre de l’exposition qui les réunit, Les Papesses, renvoie à une légende du Moyen-Âge, celle de la papesse Jeanne, prise pour un homme et qui se trahit le jour où elle accoucha en pleine procession religieuse (histoire présente dans le Décaméron de Boccace). Montrées pour la plupart dans des salles de la forteresse médiévale du Palais des Papes, les œuvres des cinq artistes sont nourries de contes anciens, de mythes et de transgression…

 

 

La transgression, par exemple, d’être sculpteur pour une femme du XIXe siècle : « Je suis comme Peau d’âne ou Cendrillon condamnée à garder la cendre du foyer, n’espérant pas de voir arriver la Fée ou le Prince charmant qui doit changer mon vêtement de poil ou de cendre en des robes couleur de temps. Comment pouvez-vous dormir sur vos deux oreilles pendant que des quantités de femmes sculpteurs s’écrient : à l’aide, au secours, je me noie ! » écrit Camille Claudel à Eugène Blot en 1904, quelques années avant d’être internée de force pendant trente ans. Une vingtaine de ses œuvres sont exposées, ainsi que ses lettres écrites à l’asile.

Les « Papesses » de l’art moderne et contemporain s’inspirent de contes et de mythes pour se les approprier en créant des formes hybrides et nouvelles, comme le fait Berlinde De Bruyckere, inspirée par Ovide. Le livre III des Métamorphoses raconte l’histoire d’Actéon, le jeune chasseur qui, ayant surpris la déesse Diane au bain, fut transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens. C’est la chair qui intéresse l’artiste, fille de boucher ; dans sa magnifique série des Actaeon, où des bois de cerf sont mêlés à la cire, le sang paraît circuler sous la peau fine de cette matière qu’elle rend totalement organique, comme le sont les bronzes et les marbres de Camille Claudel.

Née de Kiki Smith © Gaëlle Bebin

Née de Kiki Smith © Gaëlle Bebin

La Nature Study de Louise Bourgeois est un sphinx sans tête, autant animal qu’humain, deux éléments indissociables dans certaines œuvres de Kiki Smith. Dans Née, une femme naît d’une biche ; l’artiste fait triompher ses Eve des serpents et les jeunes filles des loups.

Jana Sterbak évoque les figures d’Atlas et de Sisyphe mais elle illustre également des contes avec les matelas de La Princesse au petit pois, le cercueil en verre qui pourrait être celui de Blanche-Neige, le lit fait de pains comme dans ces maisons de sorcières où tout se mange…

Jouant des objets associés aux femmes et des carcans dans lesquels on les enferme, l’artiste présente une robe qui devient brûlante lorsqu’on s’approche (celle qu’envoie Médée à Créuse ?), I want you to feel the way I do… ; et une crinoline métallique contrôlée par une télécommande, Remote control.

Louise Bourgeois brode sur des torchons, coud des tissus pour en faire une Ode à la Bièvre, la rivière de son enfance. Une tisseuse, l’araignée, représente la figure de sa mère, qui travaillait sur des tapisseries. Louise Bourgeois crée des cellules et des chambres avec des objets symboliques qui renvoient aux tensions, aux liens mystérieux et aux rites inquiétants de son univers familial.

Dans le groupe sculpté de l’Âge mûr, où l’homme s’éloigne de sa jeunesse, Camille Claudel est cette implorante qui tente de retenir son amant entraîné vers une autre. Les artistes transfigurent leur histoire en images universelles. « Implorante, humiliée, à genoux (…). Ce qui s’arrache à elle, en ce moment même, sous vos yeux, c’est son âme ! ».  (Paul Claudel)

Camille Claudel, L’Âge mûr © Musée Rodin, photographie Christian Baraja

Camille Claudel, L’Âge mûr © Musée Rodin, photographie Christian Baraja

 

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