Jeu

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Dictionnaire historique de la langue françaiseUn mot n’a pas besoin d’être long pour être riche en sens et avoir une étymologie intéressante. La preuve par le jeu. De par sa racine indo-européenne, le jeu est d’abord un « jeu de mots » (jocus en latin, haut allemand jehan). C’est cette racine qui a perduré et s’est développée jusqu’aujourd’hui tout en héritant au fil du temps d’un autre sens, hérité de latin ludus, « jeu » également, mais activité d’amusement organisé selon une série de règles. De ce ludus, nous n’avons plus en français que quelques mots (ludique, ludothèque). Ce croisement entre une racine porteuse d’un sens restreint (jocus) et une autre qui va lui léguer son sens plus large (ludus), est sans doute un des jeux, tours de passe-passe dont la langue est friande. C’est l’esprit de la langue, et jouer avec les mots ne serait alors qu’un agréable pléonasme.

 

JEU n. m., d’abord glu (1080) et geu (1160), est issu du latin jocus « jeu en paroles, plaisanterie », rapproché de mots indoeuropéens désignant la parole, tels le moyen gallois ieith « langue », l’ancien haut allemand jehan « prononcer une formule ». Jocus, fréquemment associé à ludus (→ ludique ; allusion, illusion) « jeu en action », a fini par le remplacer en absorbant ses valeurs.
Jeu désigne, dès les premiers textes, à la fois un amusement libre (1080) et l’activité ludique en tant qu’elle est organisée par un système de règles définissant succès et échec, gain et perte (1160). Son évolution sémantique, qui procède de ce double pôle, est remarquable par la richesse de ses développements métonymiques et figurés, amorcés dès l’ancien français.
En tant qu’activité réglée, le mot s’applique aux compétitions qui seront appelées « sportives » (gius au pluriel, 1160) et, dans le domaine du théâtre, désigne la représentation, la pièce jouée (1200 ; dès le XIIe siècle dans jeu parti).
Dans ce dernier contexte, le mot a tendance à s’appliquer particulièrement à la manière dont un acteur interprète le rôle (1680) et à certains mouvements scéniques, de nos jours surtout dans jeux de scène (1873). Il semble que la locution vieux jeu (1511, c’est le vieux jeu « ce n’est plus à la mode », reprise plus tard avec une valeur d’adjectif (1867), est une métaphore du jeu des comédiens. Au XVIe siècle, jeu commence à se dire de jeux d’argent (après 1550, en emploi absolu). Dans un tout autre contexte, le mot s’applique à la manière dont on joue d’un instrument de musique (1559) ■  Par métonymie, le mot concerne ce qui sert à jouer (1200, jeu d’eskès « d’échecs »), en particulier un ensemble de cartes (1451) puis, de manière plus précise, l’ensemble des cartes entre les mains d’un joueur (1580). L’univers des jeux ainsi dénommés, s’est élargi au XXe et XXIe siècle, avec les jeux de société, les jeux de rôle et, avec la révolution technique apportée par l’électronique, les jeux électroniques, les jeux vidéo.  ■ La même métonymie appliquée au jeu musical fait que jeu désigne une rangée de tuyaux d’orgue de cylindre identique (jeu d’orgue, 1515) et l’ensemble des instruments dont il faut jouer à la fois (1611). Jeu se dit aussi d’un assortiment d’objets en marine (avant 1683) et en général (1845) ■ Une autre métonymie le rapporte à l’espace où l’on joue (1385) et, par extension, à un espace aménagé pour la course d’un organe, le mouvement aisé d’un objet (1689), par exemple dans avoir du jeu. Cette valeur spatiale est combinée à la valeur dynamique de « mouvement » dans le contexte de l’activité technique (1694), spécialement en parlant de l’effet artistique produit par des assemblages et mouvements d’eau (1704,  jeux d’eau). Ici, l’idée de réglage correspond à celle d’organisation qu’entraînent certains jeux (cf. la règle du jeu). C’est au contraire l’aspect gratuit qui est évoqué dans le sens de « ce qui relève ou semble relever de la fantaisie » (1558), parfois souligné dans libre jeu. L’autre notion « activité réglée » intervient dans les nombreux emplois métaphoriques du mot, pour manœuvre, façon d’agir » (vers 1200). Ces deux valeurs sous-tendant une phraséologie très riche, allant de  faire le jeu de quelqu’un (vers 1220), autrefois avec l’idée de « maladresse », à  d’entrée de jeu « d’emblée » (1689),  c’est son jeu (1633) et ce n’est pas de jeu « ce n’est pas normal, correct » (1824) être en jeu (1873), locutions empruntées à divers contextes ludiques. L’implication métaphorique du jeu est particulièrement active dans l’activité amoureuse – jeu était d’ailleurs synonyme « d’acte amoureux » au XIIIe et XIVe siècle – ainsi qu’en politique.  Ainsi le grand jeu, expression connue dans le jeu de tarot, et aussi à propos du jeu des acteurs, a pris la valeur figurée d’ « activité érotique la plus intense » (1864) et de déploiement de tous les moyens », dans plusieurs domaines. Mettre en jeu à produit enjeu. ■ Il convient enfin de mentionner que le sens strictement hérité du latin jocus, « plaisanterie verbale » vivant en moyen français, n’est plus retenu que dans le syntagme jeu de mots, (vers 1660) et dans jeu d’esprit, appliqué à une création littéraire badine (1648, Scarron), à un simple exercice d’esprit (1688).

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