Jean Anouilh, Le Voyageur sans bagage

Publié le par La rédaction NRP

Par Jean-Pierre Aubrit, agrégé de Lettres classiques et Sylvie Allouche, agrégée de Lettres modernes

L’étude d’Antigone, très pratiquée au collège, a tendance à occulter le reste de l’œuvre de Jean Anouilh. C’est d’autant plus regrettable que cette pièce, sans mésestimer ses qualités propres, n’est pas celle qui rend le mieux justice à l’art de ce formidable « artisan » du théâtre, comme il aimait lui même à se définir. Le Voyageur sans bagage, son premier vrai succès, allie l’originalité d’un thème puissant (un amnésique confronté à un moi ancien qui lui fait horreur et qu’il finit par renier) à une dramaturgie implacable servie par un sens brillant du dialogue.

Le Voyageur sans bagage, premier succès d’Anouilh
Quand, lassé des atermoiements de Louis Jouvet qui ne voyait en lui que son « très déplorable secrétaire »1, Anouilh apporta en 1937 le manuscrit du Voyageur sans bagage à Georges Pitoëff, il n’avait connu sur la scène que des succès d’estime. Au lendemain de la création, il était consacré comme l’un des jeunes auteurs les plus prometteurs de la scène française. Anouilh a plus d’une fois raconté combien fut décisive pour lui la rencontre avec Pitoëff, l’un des fondateurs2 du Cartel, cette amicale de quatre metteurs en scène qui fit entrer le théâtre français dans la modernité : « Ce  pauvre (il était d’avant les subventions et pour monter ses pièces devant des salles demi vides, il coltinait avec son régisseur les meubles de son appartement), ce pauvre venait de me faire un cadeau princier : il venait de me donner le théâtre… »3. La pièce triompha à nouveau au début de 1944, avec Pierre Fresnay dans le rôle de Gaston, et quelques mois plus tard Anouilh (qui travaillait pour le cinéma depuis longtemps) adapta son drame et en fit un film, sans rien lui ajouter que quelques décors et des extérieurs inutiles. Sans doute l’œuvre était-elle trop spécifiquement théâtrale.

Pourquoi étudier Le Voyageur sans bagage en 4e ?
Inspiré par un fait divers qui avait défrayé la chronique, le thème du Voyageur sans bagage n’est pas sans parenté avec celui  de Siegfried, la première pièce de Giraudoux (1928)4, dont le drame d’Anouilh est la version noire et désespérée. Car ici, l’enquête sur le passé de l’homme auquel on identifie l’amnésique n’est pas une renaissance (même mélancolique) comme chez Giraudoux, mais une atroce descente aux Enfers : comment accepter de se retrouver dans un être aussi ignoble que ce Jacques Renaud ? La pièce met alors en jeu des questions essentielles : qui est-on vraiment ? Peut on rompre avec soi-même et se prétendre « lavé de [s]a jeunesse »5 ? Quels devoirs a-t-on envers les autres ? Anouilh articule à ces enjeux moraux une peinture sociale des plus féroces, qu’il s’agisse de la famille bourgeoise, engoncée dans ses préjugés, ou de la domesticité, animée par le ressentiment. À ces divers titres, l’étude de cette pièce s’inscrit bien dans le thème « Individu et société » – sans compter sa verve réjouissante, qui ne fait jamais oublier le plaisir du théâtre.

 Les objectifs de ce supplément
Ce supplément propose d’aborder l’étude de cette pièce en trois étapes. Un temps de préliminaires, tout d’abord, qui accompagnera les élèves dans leur découverte du texte : premier contact avec l’œuvre, avant même de plonger dans sa lecture ; exploration du temps et des lieux de l’intrigue ; examen de la dynamique par laquelle Anouilh agence son action dramatique. Ensuite, parce que – de son aveu même – l’auteur a bâti sa pièce autour d’une série de confrontations, on abordera l’étude des personnages non pas comme des entités, mais dans la dynamique de leurs rapports conflictuels. Enfin, trois séances plus générales permettront d’interroger le sens de cette quête d’identité, dans l’ambiguïté d’un drame où « un sanglot crève en éclat de rire et un échange comique de réparties amasse les larmes », comme l’écrivait Colette au lendemain de la création du Voyageur sans bagage. Les fiches seront l’occasion d’approfondir la dimension proprement théâtrale du texte, en faisant s’intéresser les élèves aux questions du décor, de la mise en scène, du jeu – qu’ils seront même invités à pratiquer ; elles offriront également une préparation guidée et méthodique aux épreuves du brevet.

 

1. Selon Anouilh lui-même, dans un texte écrit en 1973, à l’occasion de la reprise de la pièce.
2. Avec Louis Jouvet, Charles Dullin et Gaston Baty.
3. Texte écrit pour l’exposition Georges Pitoëff et son temps, présentée au Théâtre de Chaillot en 1983.
4. Anouilh avait 18 ans quand il découvrit la pièce, dans un éblouissement qui décida de sa vocation.
5. P. 77.

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Publié le par La rédaction NRP

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