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Quand la bande-dessinée réinvestit l’histoire contemporaine

Publié le par La rédaction NRP

Antony Soron, Maître de conférences HDR, Sorbonne Université

Depuis le premier album d’Hergé, Tintin au pays des soviets, dont on va fêter cette année le quatre-vingt dixième anniversaire de la prépublication dans la revue « Le Petit Vingtième » (1929), l’histoire contemporaine a constitué une source féconde d’inspiration pour les auteurs de bande dessinée. Plusieurs albums récents viennent confirmer cet intérêt du neuvième art pour des faits que l’historiographie est parvenue à exhumer.

La fiction au plus près de la réalité historique
La rencontre entre BD et histoire contemporaine est manifeste dans le dernier album des aventures de Blake et Mortimer, La Vallée des immortels. L’aventure scientifique et archéologique qui sert de trame narrative s’inscrit en effet sur fond de rivalité entre Tchang Kaï-Chek et l’opposition communiste en Chine. Néanmoins, les péripéties auxquelles sont mêlés les deux héros laissent la réalité historique en arrière-plan. À l’inverse, l’entreprise d’Émile Bravo dans Spirou, Le Journal d’un ingénu, qui revient aux origines du fameux héros à la houppe rousse, s’applique à maintenir la vraisemblance d’une histoire débutant à « Bruxelles, été 1939 ». Le lecteur découvre Spirou comme un tout jeune homme, orphelin, élevé par des religieux, destiné à devenir groom dans un grand hôtel de capitale belge : le Moustic Hôtel. Or, dans le cadre de la genèse du personnage, Spirou apparaît bien comme un ingénu, complètement inconscient de la tragédie mondiale qui se prépare. Émile Bravo élimine le côté loufoque de la série popularisée par Franquin : pas de Zorglub, mégalomane excentrique, pas de Comte de Champignac non moins baroque. Comme un jeune de l’époque, Spirou prend conscience de ce qui se trame à l’échelle mondiale réalisant progressivement la gravité des tractations à l’œuvre dans le propre hôtel où il officie. Et tout le paradoxe de l’aventure réside dans le fait que c’est une soubrette, apparemment innocente, qui va lui révéler ce qu’il n’avait jamais présagé jusqu’alors : « Alors, il va y avoir la guerre dans ton pays ? » (Pologne) / « Mmmh… À moins d’un miracle, mais je ne suis pas croyante » (40).
La carte de l’expansion nazie, en pleine page (46) ainsi que la représentation tragique (68) du bombardement de la Pologne avec le bandeau, « Honorant leur alliance, la France et la Grande-Bretagne entrèrent en guerre contre l’Allemagne » soulignent combien l’auteur a voulu placer ses personnages, Spirou et son acolyte Fantasio, au cœur de l’histoire en marche. La suite de leurs aventures, intitulée L’Espoir malgré tout, débutant en janvier 1940, poursuit naturellement l’exploration de cette guerre éclair qui aboutira à unconflit mondialisé.

Le goût de l’histoire
Les auteurs de bande dessinée ont progressivement assuré leur légitimité en investissant des « territoires » présumés inaccessibles par les contempteurs du neuvième art. Même si le parallèle peut sembler osé, la démarche de certains d’entre eux peut être apparentée à celle des écrivains réalistes du milieu du dix-neuvième siècle qui ont voulu faire du roman un genre « sérieux ». Non pas évidemment qu’Émile Bravo ait voulu se prendre au sérieux cependant, la capacité de la bande dessinée à scénariser, à imager et à mettre en mot l’histoire a permis de valider l’idée d’un art véritablement créatif et réflexif et non pas seulement illustratif et distrayant.
De ce point de vue, il semble justifié de mettre en perspective la singularité de l’entreprise de Tardi, de La Der des ders à C’était la guerre des tranchées, et même si l’auteur se refuse à ce que l’on apparente stricto sensu à un historien, son rapport aux faits historiques devient de plus en plus serré.
À ce titre les trois volumes consacrés à son père, « prisonnier au Stalag », rendent possible une approche singulière de tout ce qu’a pu vivre un homme simple non seulement en temps de guerre mais aussi durant l’après-guerre. Du point de vue textuel proprement dit, le troisième tome publié tout récemment se révèle d’une grande richesse informative comme si Tardi avait souhaité tout dire sur cette « fin » de deuxième guerre mondiale, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne s’est pas faite en seul un jour de « débarquement » héroïque. L’auteur n’utilise pas son art graphique afin de donner une vision panoramique de l’histoire mais un plan plus serré. Il ne livre pas une l’histoire illustrée dans ses grandes phases mais l’histoire qui désintègre les hommes, qui les broie. Certaines cases ont d’ailleurs quelque chose des peintures de guerre de l’artiste allemand, Otto Dix (1891-1969) tandis que le propos reste à la fois précis et cinglant, évitant de fait une lecture de la Seconde Guerre mondiale totalement manichéenne, comme en témoigne une bulle du tome 3 (39) : « En Italie, après la prise de Monte Cassino, la Wehrmacht plie bagage. C’était au mois de mai de l’année dernière. Les soldats du Corps expéditionnaire français se déchaînent. Femmes, hommes, enfants de 8 à 86 ans sont violés ! Le nombre des victimes varie de 2000 à 60000 (selon les sources) !! »
La bande dessinée, qui introduit ici le regard d’un enfant qui cherche à comprendre le drame vécu par son père, permet de réactualiser en images des aspects de l’histoire contemporaine restés à tort à la marge. Néanmoins, elle ne le fait pas avec une intention polémique mais avec sérieux et conviction comme en témoigne à titre exemplaire dans le tome III de Stalag, un dossier en postface matérialisant le caractère méticuleux de la recherche de Tardi contenant une bibliographie conséquente.

L’Histoire et l’histoire familiale
L’investissement d’une période spécifique de l’histoire contemporaine peut être lié, comme c’est le cas pour Tardi, au fait que des parents proches en aient été les protagonistes : le grand-père de l’auteur ayant été mis à l’épreuve surréaliste de la guerre des tranchées : « C’était donc lui qui avait vécu tout ça… J’avais peine à y croire. Il avait été blessé plusieurs fois et aussi gazé. Mais la question qui me tarabustait était de savoir s’il avait tué des Boches ? » (Stalag III, 127). Le voyage de Marcel Grob mérite également une attention particulière. En effet, l’auteur, le journaliste radio Philippe Collin, a entrepris de réhabiliter une figure familiale honnie, alors qu’il était un jeune homme, celle de son grand-oncle : Alsacien enrôlé contre son gré à la SS et par là même impliqué dans des massacres de civils comme celui du 25 septembre 1944 dans la région italienne de Marzabotto. Structuré selon deux plans narratifs complémentaires, l’interrogatoire de Marcel Grob, alors âgé, par un juge chargé de l’instruction des crimes de guerre, et le récit de l’aventure terrifiante vécue par le jeune alsacien. L’enjeu de cette bande-dessinée se révèle par conséquent non pas unique mais triple. Il s’agit certes d’informer sur la réalité des « malgré-nous », soit l’incorporation dans la SS à partir de novembre 1942 et tout au long de l’occupation allemande de 100 000 Alsaciens et 30 000 Lorrains, nés entre 1909 et 1926 (dossier historique intégré à la BD, page 182). Mais l’intention est aussi de faire réfléchir sur la notion même de désobéissance, qui dans le cas des « malgré-nous », était quasi impossible. Enfin, l’idée consiste à montrer des hommes comme Ils étaient, en cherchant à s’abstraire d’une opinion strictement à charge, comme fut celle du magistrat à l’égard de son grand-oncle. D’où le fait que le dessinateur reste très focalisé sur les visages des personnages : comme si celui des lecteurs pouvaient se refléter dans le leur.
À la différence de l’album de Tardi, plus truculent et baroque, malgré les sujets dramatiques qu’il met en scène, Le Voyage de Marcel Grob reste concentré sur le parcours du « malgré-nous » en adoptant une esthétique percutante. L’utilisation de la couleur sépia combinée à un surlignage marqué des traits des visages pour traduire l’intensité émotionnelle des personnages, contribue à asseoir la valeur testimoniale de l’ouvrage, que l’on peut apparenter à un roman graphique, à mille lieux des comics d’antan.
La BD se révèle par conséquent un formidable medium pour aborder les angles morts de l’histoire contemporaine, ou si l’on préfère ses zones d’ombre. Stalag III comme Le Voyage de Marcel Grob, pris en tant qu’exemples dans notre propos, offrent au lecteur la possibilité d’un questionnement durable. Le poids des mots et la morsure des images ne tendent pas prioritairement vers le spectaculaire. En effet, il s’agit d’œuvres à lire, relire, qui nécessitent des fixations du regard mais aussi des retours en arrière. On est loin des illustrés vite lus et des comics échappatoires au réel. La BD pose son regard sur le monde d’hier, récusant au même titre que le cinquième art derrière lequel la critique l’a longtemps reléguée, l’amnésie collective des petits faits vrais qui ont fait la grande Histoire en même temps qu’ils ont défait les hommes.

BIBLIOGRAPHIE

• Thierry Groensteen, La Bande-dessinée, une littérature graphique, Milan, coll. LesEssentiels, 2005
• Hergé, Tintin au pays des soviets, Casterman, réed.2017.
• Yves Sente (auteur), Peter van Dongen illustrateur), La Vallée des immortels, Blake et Mortimer, 2018.
• Philippe Collin (auteur) et Sebastien Goethals (dessinateur), Le Voyage de Marcel Grob, Futuropolis, 2018.
• Daeninckx (auteur), Tardi (dessinateur), La Der des Ders, 1997.
• Tardi, C’était la guerre des tranchées,Casterman, nouvelle édition, 2014. Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, 2018.
• Émile Bravo, Spirou, Le Journal d’un ingénu, Dupuis, réed. 2018. Spirou, L’Espoir malgré tout, Dupuis, 2018.

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Des nouvelles fantastiques du XIXe siècle à étudier en 4e

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Par Rachel Druet et Adeline Pringault-Leguy

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La Main de Guy de Maupassant, La Tresse noire d’Erckmann-Chatrian, Le Pied de momie de Théophile Gautier, Le Portrait ovale d’Edgar Allan Poe, Le Monstre vert de Gérard de Nerval sont regroupés autour du thème programmatique : « Quand le quotidien devient étrange… » Ouvrir ce « Carrés Classiques » avec nos élèves, c’est entrer au cœur du fantastique et de la littérature du XIXe siècle.

Des fictions au cœur du cycle 4

En 4e, les élèves font le pont entre l’ouverture aux univers nouveaux qu’ils avaient pratiquée l’année précédente et l’étude des romans d’anticipation et de science-fiction qu’ils liront en 3e. « La fiction pour interroger le réel » oriente la thématique « Regarder le monde, inventer des mondes ». Et c’est bien à l’invention de mondes que nous convions les élèves en étudiant le fantastique. Pour nombre d’entre eux, aborder le fantastique est aussi aborder une littérature classique proche des livres de fantasy vers lesquels ils vont plus spontanément. Cette lecture, exigeante, devient également séduisante. Dans nos séances, nous avons mis l’accent sur des activités interprétatives, des propositions de débats, des dialogues entre les auteurs et les arts, afin de faire résonner les œuvres littéraires parmi les interrogations humaines. Par ailleurs, nous avons choisi de consacrer plusieurs séances à des ateliers d’écriture variés qui développent la créativité des élèves sous des formes diversifiées, qui peuvent être suffisamment divertissantes pour susciter le goût d’écrire. Un des buts de ces ateliers est d’inciter les élèves à étoffer leur cahier d’écrivain. Le professeur pourra ainsi encourager les élèves à écrire des textes courts autour d’une consigne simple : dresser une liste d’objets au potentiel fantastique, inventer un parcours inquiétant dans le corps humain, décrire et dessiner un lieu hanté… Les textes créés librement dans le cahier d’écrivain sont autant d’entraînements à l’écriture qui donnent de l’aisance aux élèves. Lors des tâches finales évaluées, ils sont ainsi plus à l’aise avec l’exercice d’écriture longue.

Ressources pour le professeur

Les séances du supplément sont autant de pistes d’exploitation pour l’enseignant qu’il ajuste selon sa progression, ses élèves ou ses envies. Une séquence peut se construire avec l’ensemble des nouvelles de l’édition « Carrés Classiques » ou autour d’une seule. Par ailleurs, nous avons panaché les niveaux de difficultés des fiches pour qu’elles soient utilisables à différents moments de la progression du professeur.
La nouvelle de Gérard de Nerval, Le Monstre vert, présentée en « autre lecture » à la fin du volume est intégrée dans nos séances. Les bilans de lecture et exercices d’expression du « Carré Classique » peuvent être proposés en autonomie aux élèves à l’issue d’une lecture cursive.
L’enseignant trouvera dans ce supplément des pistes pour aborder d’autres textes fantastiques du XIXe siècle en écho aux textes proposés. Le carnet de littérature, s’il est mis en place, peut accueillir et compléter les réflexions des élèves et favoriser leur posture d’auteur. Les supports iconographiques, extraits de films ou images telles que tableaux ou illustrations, permettent également de nourrir la réflexion sur les liens entre les œuvres et leurs inscriptions dans un « contexte historique et culturel », ainsi que le préconisent les attendus de fin de cycle 4. Le professeur en profitera pour aborder l’épreuve orale du Diplôme national du brevet, que les élèves présenteront l’année suivante et dont l’esprit se rapproche de ces mises en lien et en tension d’œuvres.

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Autour de Frankenstein

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Qui n’a jamais entendu parler du monstre du docteur Frankenstein ? Dans ce numéro, nous le découvrons sous toutes ses formes ! La séquence 3e est consacrée au magnifique roman de Mary Shelley et débouche sur une étude d’image qui montre comment le cinéma a donné un visage à l’être de papier.

Une analyse du film réalisé par James Whale en 1931 offre l’occasion de travailler sur un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma.
Découvrez-là en cliquant sur l’image ci-dessous.

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Michel Tournier, Sept contes – n° 661-2 janvier 2019

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Mythes américains – n°661 janvier 2019

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1492 : le premier voyage de Christophe Colomb vers le Nouveau Monde(5e)

Calamity Jane : la ruée vers la liberté (4e)

L’Attrape-cœurs de J.D. Salinger (3e)

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Sept contes de Michel Tournier

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Par Léo Lamarche et Anne Pascal

Un grand roi se fait arracher un à un les poils de sa barbe par un oiseau malicieux ; Pierrot, amoureux de Colombine, voit arriver Arlequin, rival heureux puis malheureux ; le Petit Poucet décide de fuguer un beau jour, loin d’un père autoritaire et découvre une vie en harmonie avec ses valeurs profondes… Tour à tour captivants, poétiques, philosophiques ou anticonformistes, symboliques ou métaphoriques, les Sept contes de Michel Tournier s’approprient les figures célèbres de la littérature mondiale et les restituent en récits fantastiques et oniriques propres à enchanter ou interroger leurs lecteurs.

Un recueil surprenant

La forme autoproclamée du conte permet aux élèves de sixième de vérifier leurs connaissances sur un genre qu’ils connaissent, pour ensuite comprendre comment Michel Tournier s’en écarte en transgressant certains codes, et faire une lecture plus approfondie des textes. Par l’étude attentive de la langue limpide de l’auteur et les ouvertures culturelles que suggèrent les nombreuses références convoquées dans ces contes, l’objectif de ce supplément est d’amener les jeunes lecteurs à élaborer le sens d’un récit en tenant compte de son aspect symbolique et en faisant la part belle à l’imagination. L’étude de ce recueil entre dans la thématique du récit d’aventures par les dimensions initiatique et merveilleuse des contes. Elle fait aussi appel à celle des récits de création puisque les contes célèbrent le monde à leur manière et créent des univers particuliers.

Une démarche dynamique

Pour plus de clarté et de maniabilité, le supplément de janvier 2019 permet d’étudier chaque conte individuellement, même si des pistes de réflexions transversales sont fréquemment abordées. Nous proposons des angles d’approche différents et des activités variées afin que les élèves, déjà familiarisés avec certains contes dès le début du cycle 3, parviennent à les redécouvrir : écriture d’invention (récits et poésies), écrits de travail et mise en forme de recherches (initiation à la fiche biographique), dessin, lecture de l’image, étude de la langue (vocabulaire et outils de la description)… L’étude du recueil est organisée en quatre temps. Tout d’abord, les élèves se réapproprient les « ingrédients » du conte : le schéma narratif, l’écho avec d’autres contes, puis la transgression du genre. Les contes sont ensuite étudiés comme des récits initiatiques en interprétant leur signification métaphorique. Enfin, une invitation à l’écriture permet de prendre ces récits comme points de départ d’activités créatrices.

Cliquez sur l’image pour voir un extrait du numéro.
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Célébrer le centenaire de la naissance de Salinger

Publié le par La rédaction NRP

Par Claire Beilin-Bourgeois

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Ce 1er janvier 2019, J. D. Salinger aurait eu 100 ans. L’occasion pour son éditeur français Robert Laffont et pour la NRP de fêter un écrivain dont la voix est celle d’une éternelle adolescence.

La recette d’un succès
En 1951, les premiers lecteurs ont été marqués par la langue de ce récit à la première personne qui nous embarque dans la vie, les craintes et les rêves du jeune Holden Caulfield. Si certains ont d’abord été heurtés par les tournures familières et par la désinvolture de la syntaxe, d’autres ont immédiatement perçu une parole vivante et maîtrisée. Et parce qu’il raconte les chemins et les détours qui mènent de l’enfance à l’âge adulte, par la manière dont il parle de la famille, des liens qui se font et se défont, L’Attrape-cœurs a rapidement été considéré comme un classique du roman d’apprentissage.

Célébrer une aventure éditoriale
Le premier roman de Salinger a connu huit réimpressions dans les deux mois qui ont suivi sa publication aux États-Unis. Or, si le succès a été immédiat dans ce pays, il n’en a pas été de même en France. En 1953, l’éditeur français Robert Laffont rachète les droits et le publie sous le titre un peu énigmatique de L’Attrape-cœurs, en référence au roman de Boris Vian L’Arrache-cœurs.
Mais les errances de ce lycéen américain renvoyé de son école quelques jours avant Noël n’intéressent pas les lecteurs français. Il faudra attendre, presque dix ans plus tard, la publication du recueil Nouvelles pour que Salinger trouve son public en France. Depuis, le succès de L’Attrape-cœurs ne s’est jamais démenti. Génération après génération, le charme opère. Pour cet anniversaire, les éditions Robert Laffont publient plusieurs versions du célèbre petit livre orange dans sa collection « Pavillons Poche » : une édition bilingue avec une couverture bleue, ainsi qu’une édition collector avec de belles gardes jaunes et une couverture cartonnée.

Un projet avec des collégiens d’Île de France
Pour fêter dignement un livre sur la jeunesse, il fallait associer à l’événement de jeunes lecteurs d’aujourd’hui. L’éditeur français a choisi d’organiser un projet scolaire autour de L’Attrape-cœurs auquel participent deux classes de 3e de la région parisienne. Trois rencontres sont prévues au fil de l’année. Les 12 et 13 décembre, les éditrices des éditions Robert Laffont Maggie Doyle et Marine Alata se sont rendues dans les deux établissements à la fois pour présenter l’œuvre de Salinger et pour parler de leur métier. En janvier, les professeurs de français feront étudier L’Attrape-cœurs à l’aide de la séquence proposée dans la NRP de janvier 2019. Les élèves des deux classes se retrouveront en mars pour échanger sur le livre, et organiser en juin un dernier rendez-vous au cours duquel ils rencontreront Matt Salinger, le fils de l’auteur, et des écrivains contemporains passionnés par l’œuvre de J. D. Salinger.

J. D. Salinger, L’Attrape-cœurs, éd. bilingue,Robert Laffont, « Pavillons Poche », 2018, 8 €
L’Attrape-cœurs a connu deux traductions françaises, qui font des choix assez radicalement différents. Celle de Jean-Baptiste Rossi (qui deviendra plus tard Sébastien Japrisot) cherchait à rendre la voix juvénile et directe du jeune homme. La plus récente, d’Annie Saumont, colle davantage au texte d’origine. Comme l’anglais de Salinger est relativement facile à comprendre, il est pertinent – et réaliste – de proposer aux élèves de le lire dans la version originale grâce à l’édition bilingue.
Existe aussi en édition unilingue et en édition collector

J. D. Salinger, Nouvelles, Robert Laffont, « Pavillons Poche », 2017, 9 €
Salinger est d’abord un nouvelliste, connu pour ses publications régulières dans The New Yorker. En 1945, il publie une nouvelle dans laquelle Holden Caulfield apparaît pour la première fois, bien avant de devenir un personnage romanesque. Les Nouvelles (Nine Stories) réservent de belles surprises, mêlant réalisme, fantaisie et poésie.

Publié le par La rédaction NRP

Le retour de la dictée

Publié le par La rédaction NRP

Par Antony Soron, ESPE Sorbonne Université

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Combien d’exercices scolaires ont reçu les honneurs de la littérature ? On pense bien entendu à la rédaction décrite par Nathalie Sarraute dans Enfance ou encore à la récitation rapportée par André Gide dans Si le grain se meurt. Mais comment oublier aussi la fameuse dictée de Topaze dont Marcel Pagnol rend compte dans sa pièce éponyme : Topaze, il dicte en se promenant. – Des moutons… Des moutons… étaient en sûreté… dans un parc ; dans un parc. (Il se penche sur l’épaule de l’Élève et reprend.) Des moutons… moutonss… (L’Élève le regarde ahuri.) Voyons, mon enfant, faites un effort. Je dis moutonsse. Étaient (Il reprend avec finesse.) étai-eunnt. C’est-à-dire qu’il n’y avait pas qu’un moutonne. Il y avait plusieurs moutonsse.

La charge symbolique de la dictée
Dans les souvenirs d’école, il y a nécessairement l’épisode de la dictée, comme s’il s’agissait sinon de « la » scène scolaire primordiale, au moins d’une des plus mémorables par son caractère tout à la fois sérieux et potentiellement dramatique. Gustave Flaubert a beau dire dans son Dictionnaire des idées reçues, que « [l’orthographe] [n]’est pas nécessaire quand on a du style », il n’en reste pas moins que dans les faits de classe, le temps de passation d’une dictée reste un moment très particulier. Il faut dire que la tradition scolaire française a longtemps attribué à cet exercice un grand nombre de vertus. Appelant la concentration, la mémorisation, la connaissance tout en présupposant une qualité parfaite sur le plan graphique, la dictée ne correspond en rien à une banale activité de répétiteur. Ainsi, des premières dictées que prisait l’Impératrice Eugénie aux si populaires dictées de Bernard Pivot, l’exercice a conservé une forme d’aura dont on ressent encore les effets quand on en propose une à des élèves. Manifestation d’une forme d’excellence pour les élèves les plus compétents en matière orthographique, la dictée demeure pour des élèves plus fragiles sur ce plan, plus qu’un pensum, une véritable épreuve. Le fameux « 0 » en dictée a de fait eu longtemps une terrible résonnance pour ceux qui en voyaient leur copie le plus souvent affublé. Dans leur conscience d’élève en équilibre instable, ce « 0 » ne signifiait-il pas par extension, « je suis nul en français » ?

La dictée comme le phénix…
La pratique pédagogique a évidemment ses marottes en fonction des époques et des modes. Aussi, faut-il quand même le préciser, l’importance des dictées en classe, notamment au collège, a connu des périodes creuses. Du « tout pour la dictée », on est passé à une forme de « haro sur la dictée ». Il n’est ainsi pas rare du tout que des élèves de collège ayant pourtant pour entre autres finalités au brevet de passer l’épreuve de la dictée n’en effectuent qu’un nombre infinitésimal au cours de leurs quatre années. D’où le saisissant paradoxe observable à la dernière session du brevet des collèges. Extrait du roman de Marcel Aymé, Uranus, le texte de référence de la dictée n’était pas de la première facilité. Que l’on en juge après une rapide relecture de l’extrait :
« Le collège de Blémont étant détruit, la municipalité avait réquisitionné certains cafés pour les mettre à la disposition des élèves, le matin de huit à onze heures et l’après-midi de deux à quatre. Pour les cafetiers, ce n’étaient que des heures creuses et leurs affaires n’en souffraient pas. Néanmoins, Léopold avait vu d’un très mauvais œil qu’on disposât ainsi de son établissement et la place Saint-Euloge avait alors retenti du tonnerre de ses imprécations. Le jour où pour la première fois les élèves étaient venus s’asseoir au café du Progrès, il n’avait pas bougé de son zinc, le regard soupçonneux, et affectant de croire qu’on en voulait à ses bouteilles. Mais sa curiosité, trompant sa rancune, s’était rapidement éveillée et Léopold était devenu le plus attentif des élèves.»
Pourquoi tant de « nn », « soupçonneux » « réquisitionné[s] » ? Jeu de mots mis à part, on conviendra de la difficulté intrinsèque du texte donné. Et l’on sera à même alors de se dire que quelque chose de traditionnel reste attaché à l’exercice : il doit être issu d’une œuvre littéraire de langue française patrimoniale. En ce sens, les concepteurs du sujet de français, ou si l’on préfère les sélecteurs du texte de la dictée, ne semblent pas déroger à une ligne historique, comme si cette dictée constituait rien moins qu’un vivant pilier de l’éducation à la française… Et qu’importe finalement qu’elle ne rapporte que peu de points. L’essentiel est ailleurs : il tient à la symbolique et à la tradition a fortiori dans un contexte où le Ministère s’applique à revivifier les points d’ancrage éducatifs bien installés dans la conscience collective hexagonale : redoublement, devoirs à la maison et donc, dictées.

Revenir à la pratique concrète
Tout cela étant mis en perspective, il convient tout de même de dire et redire que l’activité scolaire relevant de la dictée n’est en rien nuisible si elle est bien contractualisée avec les élèves. Posons d’abord un argument favorable même s’il peut apparaître au premier abord comme artificiel : la dictée permet le retour au silence ! C’est d’ailleurs ce que fait remarquer Laurent Torres dans son autofiction, Sortie de classes (Albin Michel, 2016) : « La dictée est un exercice apaisant pour un professeur de français. Pendant quelques minutes, j’obtiens un peu de calme et tous les élèves écrivent » (54). Le problème, on l’aura compris, n’est donc pas de proposer des dictées aux élèves mais de savoir pourquoi et comment on le fait. À ce titre, les travaux de Danièle Cogis notamment mettent en perspective la nécessité de sortir d’une vision totalitaire de la dictée. Au lieu de représenter uniquement une forme d’évaluation factice impliquant naturellement une logique de discrimination, la dictée doit redevenir une activité scolaire inscrite dans un processus d’apprentissage. En conséquence, le premier élément terminologique de reconsidération de « la » dictée serait de généraliser la mise au pluriel du mot ! Car, les pratiques heureusement observées dans certaines classes, notamment à l’école élémentaire, mettent en perspective la diversité des dictées données : dictée négociée et/ou dialoguée ou encore dictée du jour pour n’en rester qu’à quelques exemples. De ce point de vue, les chercheurs, dont Danièle Manesse et Catherine Brissaud, observent dans les classes un spectre très large de conception de la dictée. En ce qui concerne spécifiquement le collège, la bonne piste consisterait sans doute, outre à renouveler les pratiques en fonction des apports de la recherche, à accepter les propositions souvent très fructueuses des collègues du premier degré. Les dictées doivent s’inscrire dans des pratiques rituelles et n’ont d’intérêt que si elles permettent non pas de stigmatiser des fautes mais de réfléchir aux causes des erreurs commises.

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Dossier : Papiers collés d’Amérique

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De l’Amérique rêvée de son enfance à son projet photographique, nous suivons le parcours de Jean-Luc Bertini dans un dossier personnel qui nous permet de confronter rêves et réalités, mythes et vérités.
Cliquez sur l’image pour lire un extrait du dossier

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Entrez dans la danse – n°660 novembre 2018

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La Belle au bois dormant, du conte au ballet (6e)

Orphée, en mots, images, musique et danse (4e)

Le Choix de Rudi, roman jeunesse sur Noureev (3e)

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Jules Verne, Le Tour du monde en 80 jours – n°660-2 novembre 2018

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Rencontre avec la danseuse étoile Alice Renavand

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Propos recueillis par Alexandra Guidal

Alice Renavant - photo Frédéric Poletti

© Frédéric Poletti

Depuis le début de sa carrière Alice Renavand a travaillé avec les plus grands chorégraphes contemporains : Pina Bausch, Mats Ek, Jiří Kylián, Angelin Preljocaj… et a dansé quelques grands rôles classiques, Kitri dans Don Quichotte (Noureev), Paquita, dans le ballet du même nom (Lacotte) ou plus récemment Lise dans La Fille mal gardée (Ashton). Elle sera en novembre à Garnier dans le très jazzy Fancy Free de Jerome Robbins.

Comment vous appropriez-vous les rôles classiques pour en donner votre propre interprétation ?
La personne qui nous fait travailler un rôle influe beaucoup, ainsi que le visionnage de vidéos d’anciennes distributions. Par exemple, pour Don Quichotte, j’ai vu plein de vidéos de Kitri et certaines m’ont plu plus que d’autres. Même sans reproduire ce qui a été fait, on aime s’inspirer de certaines danseuses. Après, c’est le travail en studio avec le répétiteur qui fait que l’on va proposer certaines choses qui vont être validées ou non, et qui vont permettre de faire évoluer le personnage. Il y a aussi une réflexion permanente hors studio. C’est l’ensemble de ces réflexions qui construit notre propre interprétation du rôle. Et pour donner de l’émotion, j’aime me mettre dans le contexte, m’imaginer les gens, dans quel pays on est, voire même la température qu’il fait. Planter le décor. Dans beaucoup de ballets, le décor et la période jouent beaucoup. J’adore m’imaginer tout ça, c’est très important pour moi d’humaniser, de faire comme si j’étais dans un film, pour rendre les émotions, la manière d’être pour être plus réelle, plus actuelle. Ces ballets classiques sont géniaux car finalement même si la technique est difficile, on a une grande liberté d’interprétation.

Et comment arrivez-vous à véhiculer de l’émotion par le geste ?
Déjà, l’interprétation au niveau du visage est très importante. Il y a mille façons de faire un geste écrit dans une chorégraphie, la jambe croisée, le buste en torsion. Le corps aussi donne cette émotion et cette compréhension du moment, et c’est ça qui est magnifique avec la danse. C’est Laurent Hilaire1 qui m’a enseigné toute cette gestuelle, tout ce qui fonctionne scéniquement.

Et pour les ballets contemporains sans histoire ?
La question principale est quelle idée l’on veut véhiculer. Dans certains pas de deux, même s’il n’y a pas d’histoire, il va y avoir une manière d’être avec son partenaire. Dans sa tête on va se dire qu’on est mélancolique, dans la séduction ou au contraire dans un rejet ou une frustration. Quand les chorégraphes créent un pas de deux, ils ont toujours une idée de ce qu’ils souhaitent, une couleur, une ambiance. La musique aussi donne le ton. Elle influe beaucoup, presque plus que pour un grand classique.

Comment se passe la relation avec les chorégraphes quand vous créez un rôle ?
C’est une autre expérience complètement différente. Chaque chorégraphe a sa manière de travailler, il y a des chorégraphes qui viennent avec leur chorégraphie tout prête et d’autres qui donnent un cadre, et qui modèlent sur vous ensuite. C’est super d’essayer d’arriver au plus proche de ce qu’il veut, de son style. Mais création ou pas, travailler avec le chorégraphe, c’est irremplaçable. Ce qui me plait le plus dans les créations, c’est la rencontre avec la personne. Il y a quelque-chose d’impressionnant à se retrouver devant ses idoles.

Parmi tous ces rôles, vous en avez un favori ?
C’est difficile d’en choisir un. Évidemment, il y a Orphée et Eurydice de Pina Bausch que j’ai dansé pour la première fois dans le corps de ballet en tant que coryphée et que j’ai repris de nombreuses fois depuis à différents moments de ma vie. J’ai aussi adoré Kaguyahime de Kylián et Don Quichotte pour les rôles classiques. Et l’un de mes rôles préférés que je n’ai encore jamais dansé, c’est celui de Nikiya dans la Bayadère.

Y a-t-il des initiatives en dehors de l’Opéra de Paris qui permettent de faire découvrir la danse à un public différent ?
On essaie de faire des galas à l’extérieur, où l’on présente des pas de deux ou d’autres extraits du répertoire classique. Un jour, nous avons fait une scène sur un parking de HLM. Le public est arrivé plein de préjugés en se moquant et finalement il est reparti conquis. J’ai également participé à la vidéo qui accompagne la chanson Wuppertal d’Indochine, une chanson en hommage à Pina Bausch. Après m’avoir vue danser en live sur les dates au stade de France, une quarantaine de fans d’Indochine se sont pris par la main pour aller à l’Opéra.

1. Ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris, Laurent Hilaire y a été pendant quelques années maître de ballet.

Publié le par La rédaction NRP